Comme tous les dimanches, il allait s’asseoir à la terrasse de ce petit café perdu dans la vieille ville de Barcelone.
Il commandait toujours la même chose : un café au lait, très chaud.
Et toujours la même place, celle à l’ombre, contre le mur de pierre tiède qui gardait encore la chaleur de la veille.
Il écrivait pendant des heures.
Son carnet ouvert devant lui, le regard parfois perdu dans le vide, parfois intense, presque habité. Il avait cette manière étrange d’être absent au monde tout en donnant l’impression de tout observer.
Christelle le regardait souvent.
Au début par curiosité.
Puis par habitude.
Puis pour une raison qu’elle ne voulait plus vraiment se formuler.
Elle travaillait là depuis deux ans. Elle connaissait les hommes. Les regards lourds. Les sourires insistants. Les conversations qui cherchaient quelque chose.
Lui n’essayait rien.
Et c’était précisément ça qui la troublait.
Jamais un mot de trop. Jamais une tentative maladroite. Jamais cette faim visible qu’elle savait reconnaître immédiatement.
Mais il y avait autre chose.
Une tension calme.
Comme si son désir ne cherchait pas à prendre. Comme s’il pouvait attendre.
Et ça la désarmait complètement.
Ce matin-là, elle portait une robe légère couleur sauge qui glissait contre ses cuisses à chacun de ses mouvements. Ses cheveux noirs étaient attachés à moitié seulement, laissant quelques mèches tomber contre sa nuque.
Quand elle s’approcha de lui avec son café, il était encore en train d’écrire.
— Votre café.
Il leva les yeux.
Et immédiatement, quelque chose bascula.
Pas un sourire.
Pas un geste.
Juste ce regard.
Dense. Lent. Masculin.
Comme s’il prenait réellement le temps de la regarder.
Son ventre se contracta instantanément.
Elle sentit la chaleur monter dans sa poitrine puis plus bas, sans prévenir.
Pendant une seconde, elle oublia complètement ce qu’elle était venue dire.
Lui ne détourna pas les yeux.
Il la regardait avec un calme presque insolent.
Comme s’il avait senti exactement l’effet qu’il produisait sur elle.
Et le pire, c’est qu’elle avait l’impression qu’il ne jouait même pas.
— Merci, Christelle.
Sa voix était basse. Douce.
Elle sentit un frisson courir le long de ses bras.
Comment pouvait-il prononcer son prénom de cette manière ?
Elle se força à reprendre contenance.
— Vous avez besoin d’autre chose ?
Un silence.
Très court.
Mais suffisamment long pour devenir dangereux.
Ses yeux descendirent une fraction de seconde vers sa bouche avant de revenir dans les siens.
Et cette fois, elle sentit clairement son souffle se troubler.
— Pas encore.
Elle repartit immédiatement vers l’intérieur du café.
Trop vite.
Comme si rester une seconde de plus près de lui aurait été une mauvaise idée.
Arrivée derrière le comptoir, elle posa ses deux mains dessus et inspira profondément.
Son cœur battait beaucoup trop fort.
C’était ridicule.
Complètement ridicule.
Et pourtant son corps entier semblait encore réagir à ce regard.
À cette manière qu’il avait eue de la regarder sans impatience.
Sans nervosité.
Comme s’il savourait déjà quelque chose.
Elle essaya de se reconcentrer sur ses comptes, mais elle sentait encore la présence de cet homme dehors.
Comme une chaleur persistante.
Quelques minutes plus tard, elle le vit entrer dans le café.
Il allait vers l’arrière pour se laver les mains avant de partir.
Le couloir était étroit.
Beaucoup trop étroit.
Elle resta assise sur sa chaise haute derrière le comptoir pendant qu’il avançait lentement vers elle.
Chaque pas semblait charger davantage l’air autour d’eux.
Quand il arriva à sa hauteur, elle dut légèrement reculer ses jambes pour le laisser passer.
Son genou frôla accidentellement sa cuisse nue.
Le contact fut minuscule.
Mais son corps réagit immédiatement.
Une décharge lente lui traversa le ventre.
Elle sentit ses lèvres s’entrouvrir malgré elle.
Lui s’arrêta.
Juste une seconde.
Assez pour sentir qu’il l’avait remarqué aussi.
Le silence devenait presque obscène.
Elle pouvait sentir son parfum maintenant.
Le mélange du café, de sa peau chaude et quelque chose de plus sombre.
Masculin.
Très masculin.
Il posa une main contre le comptoir près d’elle pour garder son équilibre dans l’étroitesse du passage.
Son bras était si proche qu’elle avait envie de le toucher.
Et cette pensée la paniqua presque.
Il tourna légèrement la tête vers elle.
Leurs visages n’étaient plus qu’à quelques centimètres.
Elle sentait littéralement sa respiration contre sa peau.
Ses yeux descendirent vers sa bouche.
Puis remontèrent.
Lentement.
Comme une caresse.
Et à cet instant précis, elle comprit quelque chose de terriblement simple :
si aucun des deux ne reculait, ils allaient s’embrasser.
Son cœur cognait violemment maintenant.
Elle aurait dû bouger.
Dire quelque chose.
Faire n’importe quoi.
Mais son corps refusait.
Comme suspendu.
Comme s’il attendait exactement ça depuis des semaines.